Itinérances photographiques

 

  Wanderings

Serge Mascret

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A la recherche des paradis perdus à jamais

 

" Une photo ? C'est l'instant qui s'arrête, les sentiments qui demeurent, la vie qui s'en va " Jérôme Touzalin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'image de ce petit garçon, au sourire radieux qui nous regarde spontanément, vêtu d'un gilet tricoté main, oreilles à l'écoute, barrette dans les cheveux, raie impeccable, est l'unique photographie de ma petite enfance.

La photographie, par son mode de captation et de représentation, est idéale pour dévoiler l'esprit de l'enfance. L'innocence de l'enfant s'exprime spontanément, dans l'instant, sans contrainte. La technique photographique sait saisir ces instants dans une immobilité unique et éternelle, une représentation sans passé, sans avenir et très présente. Malgré son réalisme indéniable, c'est ça, un petit garçon heureux, la photographie est essentiellement contingente, singulière, sans histoire. C'est le "spectator" qui se fabrique, après coup, une histoire, l'idéalise, la dramatise et parfois la transforme en paradis qui pourtant est à jamais perdu.

Ce petit garçon au sourire radieux venait de perdre son père à l'âge de deux ans.

Pour comprendre un peu mieux ce modeste "portrait à la barrette" nous allons être "des nains sur les épaules de géants" de la peinture.

La photographie est l'héritière artistique et philosophique de la Renaissance. A partir du 15ème siècle les artistes préfèrent peu à peu la terre au ciel, le naturalisme au symbolisme religieux, l'humanisme à l'obscurantisme. La représentation des enfants dans les œuvres d'art va suivre cette évolution jusqu'à nos jours où l'enfant devient roi.

 

L'enfance de l'art

Les grands maîtres de la peinture européenne ont représenté les enfants suivant la sensibilité de leur époque. On a tendance historiquement à faire commencer la représentation de l'enfance au Moyen-âge avec l'enfant le plus peint durant des siècles: l'enfant Jésus. Mais on oublie un peu vite les périodes romaines et grecques durant lesquelles on peignait "a fresco" ou on sculptait des d'enfants, des cupidons, des Eros.

Jésus n'était pas peint d'une façon réaliste mais symbolique, plus âgé et empreinte d'une certaine gravité: le destin du fils de Dieu. Au moyen-âge les enfants sont considérés comme des petits hommes et peu représentés. Les premiers enfants peints furent les orphelins dans une période de forte mortalité des mères. L'église commanditaire des peintres promouvait l'adoption et la charité chrétienne.

C'est au 17ème siècle que la représentation de l'enfant Jésus s'humanise à l'exemple de "La Madone avec enfant"  1658 du peintre espagnol Francisco de Zurbarán.

A la même époque les Frères Le Nain peignent des familles paysannes où les enfants sont intégrés à part entière dans le cercle familial.

Puis vint les portraits de famille où l'on présente les jeunes héritiers dans des mises en scène et une symbolique sophistiquées pour rassurer sur la continuité de la dynastie et asseoir son pouvoir politique.

"Les Menines" de Diego Velasquez en est un exemple génial avec comme finalité : légitimer l’infante Marguerite au premier plan de la toile; une vraie campagne publicitaire.

Au 18ème siècle  la médecine progresse et les familles font tout pour que la mortalité infantile recule. On aime ses enfants à l'image d'Élisabeth Louise Vigée Le Brun qui peint des autoportraits avec sa fille, Marguerite Gérard élève de Fragonard peint l'amour maternel, l'éducation et l'apprentissage des enfants qui sont pour ces artistes des êtres à part entière.

La fin du 18ème siècle, une aire nouvelle impose le sentiment familial. C'est le siècle des lumières, de Jean-Jacques Rousseau, de Goethe. L'enfant est un être capable de sentiments qu'il faut élever, éduquer, aimer

Les peintres donnent une identité, une personnalité aux enfants en les représentant par exemple seuls.

Le 19ème siècle voit apparaître dans les œuvres l'enfant du peuple, l'enfant des rues avec ses petits métiers et ses conditions de vie, Millet peint les enfants des familles paysannes dans leur quotidien, Eugène Delacroix représente les enfants soldats comme dans "la Liberté guidant le Peuple" et  Édouard Manet avec "le joueur de fifre" fait un instantané d'un jeune soldat qui semble triste absent comme dépossédé de son enfance.

Dans la seconde partie de 19ème avec l'invention de la photographie, la peinture cherche de nouvelles formes d'expression.

Pour Auguste Renoir un tableau doit être une chose aimable, joyeuse, jolie. ce qui transparaît dans ses tableaux avec enfants, ses enfants.

Berthe Morisot peint sa fille à tout âge dans des poses non conventionnelles, libre.

Au 20ème siècle l'enfant s'émancipe, affirme sa personnalité. Le peintre suisse Vallotton peint "le Ballon" en 1899

c'est le dessin d'enfant dans sa spontanéité qui inspire  les artistes comme le Douanier Rousseau, Picasso, Klee, Miro. La boucle est bouclée

Dès son invention la photographie héritera tout particulièrement des peintres du 18 et 19ème siècle dans ce désir de montrer l'intimité, la liberté, la personnalité, l'autonomie des enfants. Au 21ème siècle la transparence devient un mode de vie. De la naissance à l'adolescence les enfants sont photographiés, filmés au jour le jour dans des poses souvent conventionnelles que je qualifierai de domestiques et leurs images partagés sur les réseaux sociaux à la vue de tous. La question est de savoir si ce trop plein d'images, sans mystère, produira de la nostalgie ou un regard amusé sur le temps qui passe comme nous y avait habitué la télévision.

 

Ce détail qui point

Dans son livre  "La chambre claire" note sur la photographie, Roland Barthes cherche à comprendre la singularité de la photographie, son essence " Je n'étais pas sûr que la photographie existât, qu'elle disposât d'un "génie" propre". (1) p14

Il constate "Ce que la photographie reproduit à l'infini n'a eu lieu qu'une fois..." (1) p 15

 "...elle est le particulier absolu, la contingence souveraine, ... " (1) p 15

"On dirait que la Photographie emporte toujours son référent (ce qu'elle représente) avec elle, tous deux frappés de la même immobilité amoureuse ou  funèbre, au sein même du monde en mouvement " (1) p17

R Barthes constate qu'une photo peut être l'objet de trois pratiques ou trois intentions faire, subir, regarder. Pour décrypter l'acte photographique il utilise des termes venant du latin pour les désigner "Operator" c'est le photographe" le "spectator " celui qui regarde l'image. Et pour celui ou celle qui est photographié, la cible, le référent. Il l'appellera le "spectrum" .

 Pour cerner la spécificité de la photographie, il nous parle de son expérience de "spectator" en se posant une simple question: Pourquoi certaines images le laissent indifférent et d'autres le captivent.

Pour cela l'auteur utilise d'autres concepts  : le "studium" c'est ce que perçoit le "spectator" en fonction de son savoir, de sa culture, de son expérience; de son intérêt humain pour le sujet représenté. Le "Punctum" quant à lui vient perturber le "studium". Un détail dans la photographie qui arrive comme une flèche, il nous pique, nous blesse, nous perturbe. Le "punctum" c'est aussi dans la traduction latine un petit trou, une petite tâche, une petite coupure.

R Barthes se confronte dans son livre aux images de grands photographes ( Sander, Avedon, Nadar, Niepce, Klein, Mapplethorpe ...) et nous fait  découvrir ces détails qui le touchent et lui font aimer telle ou telle photographie.

Dans la deuxième partie du livre, R. Barthes va plus loin en redécouvrant des photos de sa mère qui venait de décéder. De toutes les photos retrouvées après la disparition de cette mère tant aimée, adorée, une seule " la photographie du jardin d'hiver" de sa mère enfant lui permet de retrouver l'être aimé et de garder un peu de cet être essentiel pour le reste de sa  vie.

"J'observai la petite fille et je retrouvai enfin ma mère. la clarté de son visage, la pose naïve de ses mains, la place qu'elle avait occupée docilement sans se montrer ni se cacher, son expression enfin, qui la distinguait comme le Bien du Mal , de la petite fille hystérique."... (1) p107

Il sait aussi que ce petit carré de papier jauni représentant l'être aimé disparaitra à jamais avec le temps comme toute chose.

 

La barrette  est le "punctum"

Pour la photographie, la nostalgie se trouve dans les détails comme le diable.

Ce portrait noir et blanc en mode studio, petit rectangle de papier de 15 cm2, bien modeste, est une machine à remonter le temps et à produire nostalgie et mélancolie.

La redécouverte de l'unique photo de ma petit enfance m'a rappelé l'expérience émouvante de Barthes lorsqu'il regardait la "photographie du jardin d'hiver" de sa mère enfant.

Je me suis posé la même question: Pourquoi ce portrait enfant m'émeut.

"Spectator" Quand j'ai redécouvert à la mort de ma mère cette unique photographie, j'étais sidéré de voir apparaitre cet instant de ma petite enfance qui était pour moi un trou noir. Une période refoulée probablement due à la disparition de mon père.

"Opérator": Je regarde le photographe qui fait naitre ce sourire radieux qui me ressemble. Cet optimisme inquiet qui, je crois, m'accompagne dans la vie. Un bon professionnel qui a, peut être, perçu quelque chose de ma personnalité et qui aujourd'hui est mort.

"Spectrum": Je suis le référent, la cible. je me reconnais sans hésitation. Forme du visage, sourcils, mes yeux. c'est bien moi, et ce sourire radieux malgré la période dramatique que ma mère venait de vivre.

"stadium": Cette photo m'intéresse car il s'agit de l'unique photo de ma petite enfance. Mais mon intérêt va au delà. Je regarde mon pull tricoté main et je pense à ma mère. Je perçois le dispositif studio modeste avec ce fond uni gris avec de petits nuages et je suis un ange pour un instant. Je me dis que cette photo coûta cher pour les revenus de ma mère et ce noir et blanc me projette dans le temps, au siècle dernier et je pense aux photographies de Doisneau, Cartier-Bresson, Robert Frank, et à l'une de mes photographies " la petite fille de la mer noire" Turquie 1978" Un diptyque qui fait renaître un instant de vie.

"Punctum" Quel est le point sensible de cette photo qui vient déranger le stadium. C'est la barrette dans les cheveux, accessoire féminin qui fait tâche. Quand je montre cette photographie on me dit parfois: Qu'elle est cette petite fille ?  Et je me rappelle que mes parents après deux garçons voulaient une fille.....

Ce simple détail, dans cette photo, me refait revivre le deuil de mes parents.

"...et y ajoute cette chose un peu terrible qu'il y a dans toute photographie: le retour du mort"(1) p23

 

(1) La chambre claire Note sur la photographie  Roland Barthes  Édition: Cahier du cinéma  Gallimard Seuil 1980

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La petite fille de la mer noire" Turquie 1978

 

 

 

Des thèmes universels

 

L'histoire de la représentation de l'enfance dans la peinture suit les évolutions politiques, religieuses, sociales, médicales. Au delà des sensibilités de chaque époque on constate  des thèmes et attributs récurrents et symboliques utilisés par les artistes  à la demande de leurs commanditaires ou pour exprimer leur vision du monde.

Ces attributs et thèmes: la maternité, les animaux, l'uniforme, les costumes et déguisements, le jeu, l'éducation, l'affirmation de soi, la sexualité.

La photographie héritière artistique de la peinture a repris ses thèmes en rentrant de plus en plus dans l'intimité des sujets.

Mes 8 photographies que je présente seront associées avec 8 tableaux de peintres que j'aime et qui ont traité  les même thèmes.

 

La maternité / La mère et l'enfant

 

C'est le thème le plus important dans l'art. C'est d'abord la vierge à l'enfant Jésus dont le style et la symbolique ont évolué du  Moyen-âge à la Renaissance. C'est le  thème universel qui traverse de tout temps l'art et concerne toutes les cultures.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                           Mère et enfant Pierre-Auguste Renoir 1881                                Turquie 1978 La mère et l'enfant

 

 

 

 

Animaux

Les animaux ont été utilisés de tout temps comme attribut de la masculinité et de la féminité dans les œuvres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les 5 enfants de Charles 1er par Antoine van Dyck  1637                                                Les pionniers  Vietnam 1996

          Château de Windsor (Grande-Bretagne)

 

 

 

 

 

Uniformes, costumes et déguisement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                       Édouard Manet   Le Joueur de fifre 1866                                                       Fraisans  France 2014

                                        Musée d'Orsay

 

 

Jouer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      "Le ballon" de Félix Vallotton 1899  Musée d'Orsay                                        La petite fille au ballon Sitges Espagne 2014

 

 

 

 

La nature

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Berthe Morisot – Dans le jardin à Maurecourt 1884                                                      Les amis  Vietnam 1996

 

 

 

Éducation, l'apprentissage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Enfant au toton  Portrait d’Auguste-Gabriel Godefroy                                      Lecture épicée   Vietnam 1996

1738  Jean-Siméon Chardin    Musée du Louvre Paris

 

 

l'affirmation de soi, autonomie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Edouard et Marie-Louise Pailleron 1881                                                                     Sitges Espagne

                    John Singer Sargent

        National Portrait Gallery (Royaume-Uni)

 

 

 

La naissance de la sensualité et de la sexualité 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 Balthus: Thérèse sur un banc 1939                                                                              Julie 1994

 

 

 

 

 

 

 

 (1) La chambre claire Note sur la photographie  Roland Barthes  Édition: Cahier du cinéma  Gallimard Seuil 1980

 

 

Paru dans: Lettres comtoises n° 12 " Enfance ", décembre 2017 revue annuelle publiée par l'Association du livre et des auteurs comtois (ALAC), Centre Pierre-Mendès-France, 3 rue Beauregard, 25000 Besançon

 

 

 

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