Itinérances photographiques

 

  Wanderings

Serge Mascret

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Au hasard des rues

"On devrait employer l'appareil photo comme si demain on devenait aveugle "   Dorothea Lange

 

Partir avec son appareil photo, sans à priori, l'esprit  totalement ouvert, sans pression extérieure. Se plonger dans le mouvement brownien de la vie, prêt à toute éventualité en traitant son sujet jusqu'à l'épuisement.  Et puis soudain dans une mise en scène dont seul le divin hasard est capable, une émotion, un ordonnancement à la fois esthétique et significatif se présentent. Un concentré d'humanité se révèle à l'œil avant l'aveuglement définitif de l'obturateur qui se ferme avec au fond de soi cette secrète certitude que l'image est réussie car elle est en résonance avec l'humeur du moment .

 

Pour tous les photographes de rue confrontés à la complexité de la vie, l'humeur est primordiale pour entrer en phase avec l'événement. Il y a des jours avec et des jours sans. Des jours où rien ne va et où l'on est toujours en décalage avec le sujet, en retard avec l'instant décisif. Des jours où l'on pressent cette mise en place improbable d'un fragment de vie qui tend vers l'universel.

 

La photographie de rue est une façon d'appréhender et de parler avec des images du monde qui nous entoure car souvent les mots sont impuissants à rendre compte de l'altérité.

 

Ce goût de l'errance photographique s'est épanoui avec un sujet qui me touche: la fête, toutes les fêtes, fête de rue, fête traditionnelle, carnaval, fête foraine, sportive, religieuse car  elles offrent au photographe l'opportunité de montrer des corps libérés des contraintes sociales. Dans nos sociétés qui cultivent les valeurs individualistes, contraignent les corps dans des jeux de rôle formatés, montrer la nature humaine dans toute sa nudité, sa fragilité et le bonheur d'être ensemble devient une mission d'utilité publique.

 

Le photographe plongé dans des fêtes païennes, sollicité par des milliers d’événements singuliers, surpris par le mouvement imprévisible des corps, revit à travers des spectacles singuliers sa propre expérience de l'enfance. La photographie, art de l'instant, est armée pour représenter le destin éphémère des fêtes et de l'art de rue. Elle construit des espaces imaginaires et inédits où les énergies captées semblent vouloir se libérer à tout moment.

 

Au-delà des fêtes traditionnelles, l'art de la rue suscite un véritable engouement dans le monde et tout particulièrement en Europe. Du printemps à l'automne, les villes deviennent des décors de spectacles qui se démarquent des formes classiques des arts vivants. La culture devient une fête où la participation du public est fondamentale.

 

Riches de formes impures et d'un mélange des genres (théâtre, cirque, marionnettes,  musique,  art visuel),  ces spectacles héritiers du théâtre antique, des saltimbanques, du Moyen-âge,  de la Commedia dell'Arte, du théâtre contestataire des années 60/70 utilisent l'imaginaire comme arme de transformation massive de nos lieux de vie.

 

Art éphémère, art nomade, art singulier et art pauvre fait de bric et de broc, ces créations interrogent sans en avoir l'air nos sociétés qui font la part belle à la sédentarisation, à la rentabilité, à la vitesse, et aux comportements soit disant rationnels.

Chalons dans la rue est un exemple passionnant  de cet art qui depuis 1986 ouvre cette cité du Grand Est à la création de rue.

Serge Mascret

 

              Paru dans: Lettres comtoises n° 8 "Humeurs", décembre 2013, revue annuelle publiée par l'Association du livre et des auteurs comtois (ALAC), Centre Pierre-Mendès-France, 3 rue Beauregard, 25000 Besançon

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