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Les couleurs de la vie
Noir et blanc vs Couleur
“Le noir est une couleur en soi, qui résume et consume toutes les autres.” Henri Matisse
L’histoire de la photographie a été traversée, depuis plus d’un siècle par deux courants artistiques : photographier le monde en noir et blanc ou en couleur, même si, le développement du numérique a changé la donne.
Pour raconter cette histoire haute en couleur quoi de mieux que de commencer par la sienne, celle de sa petite enfance qui, parait-il, structure toute une vie.
J’ai réalisé que mon travail photographique est en majorité en couleur à l’exemple de mon livre principal «Quelques instants dans le monde 1975-2020» Le hasard et la nécessité(3) (4) qui ne comporte que 22 photographies en noir et blanc sur 188 photographies. Est-ce un hasard ou une nécessité ?
1. Il était une fois un petit garçon qui avait peur du noir. j’évoquais dans un précédent article (1) ce petit garçon de deux ans qui venait de perdre son père décédé à la suite d’une longue maladie. Cet événement dramatique fut le début d’une période qui probablement me marqua profondément. Les souvenirs qui me reviennent sont : la couleur noire des vêtements de ma mère, son chagrin retenu mais que je devais ressentir au plus profond de moi, l’histoire, maintes et maintes fois racontée, d’un homme parti trop jeune,
musicien doué jouant de plusieurs instruments et artisan, tourneur- modeleur sur bois. La présence de mon père était constante par l’intermédiaire d’une photographie en noir et blanc insérée dans un cadre posé sur un meuble réalisé par lui. Mais la présence photographique n’effaçait pas ce sentiment d’absence qui m’habita durant toute mon enfance, une impression de disparition, d’abandon. Ce portrait semble renforcer ce sentiment d’éloignement puisque mon père ne me regarde pas. Ne dit-on pas que pour bien vivre avec les morts, c’est vivre sous leur regard.
Malgré l’amour immense de ma mère pour ses trois garçons, j’ai rejeté au fond de ma mémoire cette période de ma petite enfance et développé un rejet pour le passé, la nostalgie, pour les photographies en noir et blanc que l’on garde pour se souvenir, pour les vêtements sombres. Lorsque j’entrepris d’écrire l’article pour Les lettres comtoises sur le thème de l’enfance, j’ai constaté que je n’avais pas de photographies de ma famille de cette période à l’exception du « petit garçon à la barrette »(1). Cette période traumatique m’a probablement donné cette propension à préférer vivre pleinement l’instant présent sans me retourner vers le passé. Adulte, je devins un homme impatient. A la suite de ma reconversion professionnelle dans l’audiovisuel qui me fit reprendre des études à l’université et dans une école de cinéma, j’ai préféré choisir la vidéo professionnelle naissante dans les années 80, naturellement en couleur car en comparaison avec le cinéma, le temps de production télévisuelle est beaucoup plus court et le résultat plus immédiat.
La photographie et la vidéo furent pour moi des supports de prédilection de communication et d’expression, pour me sentir parmi les vivants. C’est probablement à partir de ce destin d’orphelin qu’est né, par la suite, mon projet professionnel et artistique. Il fut orienté vers cette quête de capter la vie pour la préserver comme l’on protège une flamme du vent.
Je pratique une photographie immersive proche des sujets de mes reportages Au hasard des rues (2), une forme d’errance initiatique à la recherche des autres.
Je ne photographie pas pour me souvenir, j’essaie de montrer ces moments uniques qui nous parlent de la complexité de la vie, de sa fragilité, de son mystère qui ne pouvaient pour moi, qu’être représentés en couleur car le noir et blanc est intemporel et semble effacer les empreintes du temps qui rythme nos existences.
Le portrait est aussi un autre genre photographique qui m’enthousiasme car il permet des rencontres à travers le regard qui nous disent que nous sommes vivants.
Cette enfance habitée par un sentiment d’absence m’a probablement donné l’envie d’ailleurs, du mouvement et de la couleur.
Mes photographies en noir et blanc (3) sont souvent présentées en série comme si l’absence de couleurs nécessite de mettre un peu de temps, de mouvement pour transmettre la vie.
2. Les couleurs de l’altérité
L'altérité, concept philosophique qui signifie : « le caractère de ce qui est autre », est liée à la conscience de la relation aux autres considérés dans leur différence.
Mon travail photographique (4) (5) s’inscrit dans cette philosophie. Il consiste en des rencontres au hasard de mes déambulations et de mes voyages. Mes sujets de prédilection: les gens dans leur diversité sociale et culturelle, dans leur quotidien, leur travail, leurs loisirs, leurs traditions, leurs fêtes païennes et religieuses. J’aime photographier les gens dans la rue, capter le mouvement de la vie et seule la photographie en couleur peut rendre compte de cette effervescence. Les couleurs portent en elles des symboliques archaïques, culturelles, sensuelles qui donnent une profondeur aux images. Leur confrontation entre elles dans le cadre de la photographie fait naître une énergie qui touche les corps et les cœurs.
3.Noir c’est noir
Pour nos civilisations occidentales, le noir c’est le néant, le mystère, les ténèbres, l’inconnu, la mort. En Occident le deuil se porte en noir. Le noir est aussi associé, à la peur de l’inconnu, à l’enfermement. Des concepts qui me parlent. A six pieds sous terre c’est le noir. Le noir fait également référence à l’autorité, à la rigueur, des concepts qui ne trouvèrent pas d’écho chez moi. En Inde ou en Chine, c'est le blanc la couleur du deuil.
Le blanc, évoque des valeurs positives, telles que la pureté, l’équilibre et l’innocence mais aussi le vide. Le blanc se marie parfaitement avec toutes les couleurs et donc avec le noir. Lorsqu’il est associé à d’autres couleurs, le blanc éveille en nous un sentiment de fraîcheur, de bien-être et de sérénité. Pour le photographe la lumière est essentielle car elle lui permet de dessiner ses rêves et sa représentation du monde. Du noir au blanc elle lui offre une palette de gris pour exprimer ses états d’âme.
Les images furent en noir et blanc durant un siècle pour des raisons techniques, économiques mais aussi esthétiques. De la fin du 19ème jusqu’à la moitié du XXème siècle le noir et blanc fut un mode de représentation contraint mais qui fit naitre un champ d’expérimentation artistique fabuleux dans une période pleine de bouleversements techniques, politiques, scientifiques et sociaux.
Le blanc et le noir ne sont pas vraiment des couleurs pourtant ils donnent naissance à des émotions. Ils transforment le réel en quelque chose d’unique, d’intemporelle, de plus abstrait, moins porté sur la description physique de la scène, sur les détails. Ils transcendent le réel. Ainsi cette métamorphose place ces images au rang de (re)présentation artistique. Débarrassé du réel coloré et prosaïque, le photographe peut se préoccuper de la composition, du jeu des formes, des textures, des ombres et de la lumière pour offrir au spectateur une émotion mais le prix à payer, c’est la charge nostalgique du noir et blanc qui tourne la représentation vers le passé, l’abstraction et estompe pour moi les éclats de la vie que je cherche à saisir avec la couleur.
4.Petite histoire de la photographie.
Comme pour la peinture, la photographie, noir et blanc et couleur, a évolué grâce à de nombreuses innovations technologiques et scientifiques dans les domaines de l'optique, de la chimie, de la mécanique, de la physique, de l'électricité, de la compréhension du mécanisme biologique de l'œil humain et par la suite de l'électronique, de l'informatique permettant aux artistes de nouvelles façons de s’exprimer et de représenter le monde.
Vers 1824 Le premier procédé photographique est inventé par Nicéphore Niépce (1765-1833). Il obtient des images en noir et blanc en exposant plusieurs jours une plaque d'argent recouverte de bitume de Judée.
1839, date de l’invention officielle de la photographie par Daguerre (1787-1851) avec son daguerréotype, ce procédé consistait à fixer l’image positive obtenue dans la camera oscura sur une plaque de cuivre enduite d’une émulsion d’argent et développée aux vapeurs d’iode. Daguerre bénéficia des recherches de Nicéphore Niépce qu’il améliora et avec qui il collabora. Après le décès de Nicéphore Niépce 1833, Louis Daguerre poursuit l'amélioration du procédé. En découvrant le principe du développement de l'image latente, Daguerre trouve le moyen de raccourcir le temps de pose à quelques dizaines de minutes.
À l’origine la photographie était en noir et blanc et quelques fois on colorisait les plaques photographiques à la main pour plus de réalisme.
La photographie était pratiquée en studio car, les chambres photographiques n’étaient pas très manipulables, les plaques manquaient de sensibilité nécessitant un apport de lumière artificielle pour éviter des poses trop longues. Le studio permit aussi aux photographes d’exercer l’activité lucrative de la peinture : le portrait.
En 1861, Thomas Sutton réalise la première photographie couleur. En 1869, Louis Ducos du Hauron et Charles Cros présentent un procédé à l'origine de la trichromie.
Il fut amélioré par les frères Lumière en 1907, qui les commercialisent sous la forme de plaques autochromes Au début du 20ème siècle des photographes furent envoyés capturer le monde en couleur grâce au procédé des frères Lumière.
A partir des années 1920 c’est le développement technique des appareils photo, des films 35 mn plus pratiques, plus sensibles et des procédures de développement qui respectaient les couleurs qui firent évoluer les pratiques de la photographie, son esthétique, ses modes de diffusion.
C’est seulement au milieu du XXe siècle que la photographie couleur se démocratise.
En ces débuts du XXème siècle les photographes transformèrent la rue, le monde en un grand studio à ciel ouvert pour capter les événements, la vie de leurs contemporains avec des appareils de prise de vue qui faisaient corps avec eux.
Leica fut le premier appareil utilisant le film 35 mm, au format 24 x 36 mm, utilisé par le cinéma. Il sera commercialisé à partir de 1925. Cette marque sera synonyme de qualité et d’un style de photographie instantanée de rue, de reportage dont le photographe Henri Cartier Bresson fut l’emblème
En 1928 nait le Rolleiflex , appareil de moyen format (6 x 6 cm) bi-objectif. Les deux objectifs, solidaires, servent, l'un à la mise au point, l'autre à la prise de vue. D'un emploi discret, il fut pendant de nombreuses années l'appareil photo des reporters
Le Nikon F fut le premier reflex professionnel de grande diffusion. Grâce à des viseurs et optiques interchangeables il assurait une couverture de 100 % de l'image enregistrée. Il sera produit de 1959 à 1974 et deviendra l'appareil des reporters en particulier sur les théâtres de guerre.
La photographie en noir et blanc révéla des photographes de talent au style remarquable qui, grâce à ces inventions techniques, ont créé des images uniques par leur composition (Henri Cartier Bresson, Martine Franck) la maîtrise de la lumière (Brassaï, Ronis, Boubat), le jeu des formes (Man Ray), l’utilisation de noirs profonds, aux effets dramatiques en accord avec le sujet (Sebastiao Salgado) l’utilisation de blancs éblouissants (Josef Koudelka). Le noir et le blanc permit de mettre en valeur l’intensité des regards des portraits de Richard Avedon, de Sabine Weiss. Dans les premières décennies du XXème siècle, les nouvelles techniques photographiques permirent de saisir le monde en mouvement d’une société en pleine mutation avec ses drames et ses guerres (Robert Capa) Les appareils de prises de vue furent la mémoire de cette mutation sans précédent.
5. and le noir et blanc prend des couleurs
C’est au milieu des années 1970 que les photographes s’emparent de la couleur.
Les débuts de la photographie couleur étaient destinés aux magazines et à la publicité en pleine expansion.
La complexité du procédé couleur permet de comprendre assez aisément pourquoi la pellicule couleur ne se démocratise qu'à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Le prix des pellicules y est pour quelque chose. L’achat et le développement d’une pellicule couleur coûtaient plusieurs fois ceux d'un film noir et blanc.
L'histoire de la photographie couleur a été largement portée par des photographes américains comme Stephen Shore, Joel Meyerowitz, Saul Leiter ou William Eggleston avant d’influencer les photographes européens comme Raymond Depardon, Martin Parr, Luigi Ghirri, John Batho, Claude Nori, , Harry Gruyaert Jean-Marie Périer et bien d'autres.
La reconnaissance de la photographie couleur se fit, entre autre, lors d’une exposition de 1976 au MoMA, présentant les œuvres de Stephen Shore et de William Eggleston. Ce fut une étape pour la photographie couleur qui présentait des œuvres qui magnifiaient le réel et le banal, créant des univers singuliers.
Ce ne fut pas simple : Walker Evan, grand photographe du noir et blanc, critiqua la photographie couleur avant de l’expérimenter aussi dans les années 1970 dans ses portraits aux couleurs pastel faites au polaroïd.
Les années 1970 verront alors naître des artistes de la photographie couleur avant qu’elle ne devienne incontournable. C’est aux Etats Unis que la photographie passa du statut d’artisanat au statut d’art et les photographes au statut d’artiste et la couleur en fut pour quelque chose car elle faisait écho à la peinture et à la télévision couleur naissante. Les photographes osaient enfin la couleur comme tous les peintres depuis des siècles mais jusqu’à nos jours la photographie noir et blanc garde son aura de création artistique.
Harry Gruyaert est un photographe qui a utilisé puissamment la couleur. D’origine belge, photographe de rue, intuitif et perceptif, pionnier européen de la photographie couleur depuis les années 1970, voyageur, Il puise son inspiration dans le monde qui l’entoure.
Il nous fait ressentir l’émotion de la découverte d’endroits qu’il rend uniques. A la manière des grands photographes du noir et blanc, il dépasse le réel pour créer ces lieux singuliers sculptés par la lumière, les ombres et la couleur. Il nous montre l’esprit de lieux où des êtres humains semblent dépassés par les éléments que les entourent.
Son inspiration est du côté de la peinture : Caravage pour l’utilisation de la lumière comme vecteur de la spiritualité et Edward Hopper peintre de la solitude et de la mélancolie et du désir d’un ailleurs.
Pour Harry Gruyaert, photographier est un besoin vital, une nécessité, au hasard de ses découvertes lors de ses voyages. C’est une démarche qui me touche.
Dans le bouillonnement artistique des années 70-80, le Polaroïd avec sa surface sensible et son développement instantané séduit des artistes photographes par son format, ses couleurs inédites et son rendu graphique. Des artistes peintres comme Andy Warhol, des photographes de mode comme Sarah Moon s’emparèrent de cet outil qui préfigure le numérique et met la photographie couleur du côté de la création picturale.
Il a fallu un siècle à la photographie pour retrouver des couleurs et devenir à part entière, un support de création et aussi une pratique massive du grand public.
6.Les couleurs en devenir
Le numérique, avec sa palette au million de couleurs, est une véritable pâte à modeler virtuelle qui permet de réinventer le réel.
L’opposition artistique entre noir et blanc et couleur qui perdure, est un vieux débat du siècle dernier qui n’a plus de raison d’être. Avec le numérique, le noir et blanc se fait en postproduction à partir d’une photographie en couleur. Couleur après couleur, le photographe les transforme en gris en fonction de son projet artistique le rapprochant du peintre. La technologie numérique crée des images en éternel devenir s’adaptant à la capacité infinie de transformation des programmes qui les fabriquent et aux supports qui les diffusent. Avec la technologie numérique rien n’est définitif. Il y a une vie après la prise de vue. Elle libère le photographe du choix préalable entre noir et blanc et couleur. Elle ouvre l’éventualité de les mélanger, de moduler les teintes et la lumière, de recomposer la réalité à la manière des peintres surréalistes (collage) qui donnaient à voir leurs rêves voir. La photographie numérique devient hybride mélangeant les techniques et les styles de représentation la faisant basculer dans l’art contemporain.
Paru dans: Lettres comtoises n° 16 « Goûts et couleurs » décembre 2021 revue annuelle publiée par l'Association du livre et des auteurs comtois (ALAC), Centre Pierre-Mendès-France, 3 rue Beauregard, 25000 Besançon
(1) Lettres comtoises n° 12 " Enfance ", décembre 2017
(2) Lettres comtoises n° 8 "Humeurs", décembre 2013,
(3) «Quelques instants dans le monde 1975-2020» Le hasard et la nécessité Edition Blurb.
(4 )Site :https://chromacity.pagesperso-orange.fr (livres : voir rubrique édition)
(5) Portfolio : https://mascretserge.myportfolio.com/
© Serge Mascret chrominance@wanadoo.fr